Dans la chambre à coucher de mes grands-parents, ce soir là, le lit double était drapé d'un dessus bordeaux comme à l'habitude. Les vieux meubles aux fresques boisées étaient silencieux et calmes. Par la fenêtre ouverte entrait la fraîcheur de la nuit. Prenant ma petite soeur par la taille, il la souleva jusqu'au tabouret. "Regade", lui dit-il. Elle posa son oeil curieux sur cet étrange tuyau blanc dirigé vers le ciel. Mon grand-père, les mains toujours prêtes à la saisir si elle tombait, les genoux légèrement fléchis, regardait la nuit par dessus le toit. J'observais leur visage transportés par une même aspiration. Il reposa ma soeur au sol avant de me soulever de terre à mon tour. Les pieds en pointes sur le tabouret, mes yeux atteignaient la lunette. Je sentais le souffle calme et paisible de mon grand-père. Et, dans ce tuyau de paradis, se dessinait la lune aux reflets jaune et gris. Je voyais ses cratères, ses courbes et ses imperfections qui la rendaient si belle et si vivante. En tournant la lunette, sur un fond encre resplendissaient quelques éclats de lumière, quelques étoiles. A mi-voix, mon grand-père chuchota "Je t'enseignerai leurs noms".
Ce soir là, dans la chambre bambi, après que dady ait chanté, avec son caractéristique index vers le haut qui marquait la mesure, mes yeux se sont fermés, inondés de merveilles.
Je garde d'autres souvenirs de lui: les lemmings, le jus de citron, les chansons françaises, le latin, les légos, le grec, les poèmes,... Mais tout ceci ne vous parlera surement pas. Les souvenirs sont gravés en images, en couleurs et en musiques dans mon esprit. Et pour en sortir? Il faudrait revenir dans le temps, voyager dans cette maison qui a déjà été tranformée complètement par les suivants acquisiteurs, voyager dans cet hôpital où j'ai été, pendant près de 5 ans, sa petite infirmière, voyager dans cette chambre, en reconnaître les bruits et les humeurs, les rires qui essayaient de passer au delà de la douleur, voyager dans les esprits pour comprendre les passés, les sentiments et l'amour que traduisaient nos yeux...


